Je suis tombé sur cet article sur Trulli et je l'ai trouvé fort interressant et révélateur de sa carrière en F1, qu'en pensez vous ?
Je me souviens d'un avis en off -même pas méchant- m'ayant éclairé sur l'avenir de Trulli. "Jarno ? Il ne sera jamais champion du monde !" C'était en 2002, deux mois après l'arrivée du pilote Jordan chez Renault. Ainsi parlait Faure, le président de la branche F1… Choquant a priori. Sauf que Briatore avait l'habitude de "monitorer" ses recrues, sur une vingtaine de tours. Trulli était passé au révélateur de la télémétrie et Faure ne faisait que relayer le verdict de cette dissection. En somme, le Losange savait qui il avait engagé pour revenir en F1. Des podiums, une victoire peut-être... Mais pas au-delà .
Cette histoire résume un peu cette carrière de frustrations que j'ai cherché à sonder auprès du principal intéressé, un jour de trop grande pluie à Suzuka. J'ai toujours eu l'impression qu'il s'était trompé d'époque ou de moyens, noyé dans le marasme chez Prost (1997-99), passé chez Jordan entre deux périodes victorieuses (2000-01), invité à remettre Renault en ordre de marche (2002-04) ou emporté par le gâchis Toyota (2004-09)... "C'est clair, je ne suis pas toujours passé au bon moment dans mes différentes équipes, mais je ne vais pas embêter les gens avec ça", coupe-t-il. "Pour comprendre, il suffit de regarder ce que mes coéquipiers qui ont gagné des championnats ont fait lorsqu'ils étaient avec moi (Button, Alonso). En 2004, j'ai fait bien mieux que Fernando, avec une victoire et deux pole positions." Chez Toyota, il y avait de l'argent, du temps, de la tranquillité. Ça n'a pas suffi. "J'ai construit pendant cinq ans. On a obtenu des résultats importants mais on n'a jamais eu la capacité, la mentalité de faire une voiture pour gagner des courses. On a souvent eu une bonne auto, mais jamais la meilleure..." Question auto, sa meilleure sur une course fut la Renault de Monte-Carlo 2004, "mais sur une saison c'est la Toyota de la 1ère partie de 2005."
"J'ai surtout envie de travailler en fait"
Viré par Briatore courant 2004 parce qu'il ne cautionnait plus son management intéressé, il a surtout raté le coche avec Toy. "Je m'entendais très bien avec Renault. On discutait, on avançait, mais j'ai été obligé de partir. L'échec, c'est plutôt avec Toyota que je l'ai vécu. J'ai été très proche de gagner et ça restera comme une trace dans ma carrière. S'il y a une équipe où le courant passait c'est bien Toyota, avec 99% des gens. Il y avait juste Howett…", tempère-il en pouffant carrément, à propos du boss anglais. "Mais bon, je ne veux pas rentrer dans les détails car je ne serais pas sympa…" Bref, Briatore et Howett ne l'ont pas aidé : l'un choisissait avec qui il gagnait, l'autre perdait avec tout le monde…
A 36 ans, le Transalpin n'est pas aigri ni Calimero pour un sou. Ça tombe bien car il en a pris pour trois ans chez Lotus, qui a allumé la lumière l'an dernier à Hingham pour lancer une équipe Canada dry, réminiscence malaise du so british Team Lotus de Clark, Hill, Fittipladi, Andretti et Senna... Avec une bonne dose de foi et son pote "Pit bull" Gascoyne, technicien sacrément courte mèche : "Recommencer à zéro n'est pas un truc sympa, surtout qu'il y a peu je me battais pour gagner des courses. J'avais envie de faire ça, parce que Lotus est un nom important et que ma motivation n'a pas décliné. Je suis encore en forme ! Et j'ai encore envie de gagner ; surtout envie de travailler en fait, car il va falloir en abattre du travail !" Il l'a quand même joué fine en important la grappe d'ingénieurs Toyota qui bossait sur sa TF109. "C'est vrai, j'ai emmené des ingénieurs d'expérience mais des mécaniciens sont aussi venus d'eux même car ils n'avaient plus de boulot", corrige-t-il. Une petite longueur d'avance pas inutile puisque Kovalainen le chahute de plus en plus.
Roi de l'abandon précoce
Bon, on m'a toujours dit qu'il ne fallait pas attaquer un entretien -long de surcroît- par un sujet qui fâche. J'en arrive donc à l'épidémie de casses hydrauliques de cette saison, aux déboires de toute une carrière... -"Jarno, parlons de ton record en Formule 1 du plus grand nombre d'abandons au 1er tour… 14 en 14 saisons… Barrichello était en tête mais tu viens de le 'doubler'…" -"Euh, je ne savais pas… c'est bizarre… En même temps, toute ma carrière les gens proches de moi m'ont dit : 'p*****, t'as quand même pas de bol en course !' Même cette année, c'est presque toujours tombé sur moi !" Il a quand même laissé "Kova" improviser le barbecue à Singapour.
Il a eu cette réputation de dur avec la mécanique lorsque les Honda cassaient comme du cristal chez Jordan, mais ça n'explique pas tout. Il s'est aussi fait bousculer plus souvent qu'à son tour. J'en arrive à cette supposition : harponner un Trulli serait bien moins grave que cartonner un Alonso, un Hamilton… Une question de respect, donc. "Non, tu ne peux pas dire ça. Quand tu t'accroches, tu as beaucoup de chances de t'arrêter aussi…" OK, je remballe ma théorie pour embrayer sur le cas Fernandes, qui a abondé dans le sens de son comparse virginien Branson sur la futilité des drapeaux bleus. Franchement, c'est sérieux ? "Si je me mets dans la position où j'étais l'an passé, je pense que les drapeaux bleus sont importants. Indispensables. Quand on se fait doubler, c'est qu'on est plus lent ou qu'on a eu des problèmes, qu'on est de toute façon plus dans la course. Il faut laisser passer les leaders." La raison l'emporte, c'est heureux. De toute façon, Fernandes ne défendra plus très longtemps cette ligne car la Lotus de 2011 aura des vrais morceaux de Red Bull dedans, et peut-être même un V8 Renault. "On espère mais on verra…", souffle le coureur de fond, qui sait que le deal avec Viry-Châtillon se fera si la Haute cour d'Angleterre reconnait à Fernandes le droit d'exploiter le nom Team Lotus. C'est pas gagné.
Stéphane VRIGNAUD